frontières

aryan kaganof (photo by karen bradtke)
LA GAZETTE
du 7e festival des cinémas différents de Paris
lundi 12 12 2005
FRONTIÈRES
sur la séance d’Aryan Kaganof
Une frontière serpente le long des films du réalisateur sud-africain Aryan Kaganof, marque ses univers et s’impose comme un champ d’énergie autour duquel la matière filmique s’articule. Dans La séquence des barres parallèles, une créature excitante et court vêtue s’aventure dans une mystérieuse bâtisse, où elle deviendra la proie de deux mâles se trouvant là. Capturée, attachée au pilori de ses fantasmes, elle s’expose. Sa peau devient surface que les hommes viennent lécher et la lumière éblouir, lorsqu’un projecteur braque ses feux sur cet étrange objet sexuel suspendu. La présence d’un chauffeur pour ramener la belle rassure ceux qui auraient pu s’inquiéter des conséquences de cet intermède. Dans ce film, Kaganof propose pour la première fois une mise en scène du corps comme interface sensible entre l’esprit et le monde, ici instrument idéal pour se livrer à la transgression des normes morales. L’on peut toutefois regretter que le scénario de Pierre
Klossowsky, en offrant une vision sécurisée de cette démarche, en diminue du même coup l’enjeu.
Dans It’s the children, le corps est résolument malmené, par des pratiques SM que Kaganof relie aux souffrances de la passion du Christ. Comme dans son premier film, il convoque le spectateur à endosser le rôle du voyeur, et lui offre l’image démultipliée de l’outrage perpétué grâce à une installation multiécrans qui encadre la scène. Au premier plan de Minnamanna, il y a le visage immobile d’une femme aux traits lourds. Soudain la bouche s’ouvre et expulse un hurlement organique, un souffl e d’énergie interne qui semble ne pas trouver d’autre issue pour s’échapper. Ses ongles grattent la vitre comme s’ils s’attaquaient aux parois d’une prison intérieure. Filmée en contre-plongée, elle semble à présent flotter, en fragile équilibre. Les accords graves joués au piano accompagnent ses premiers pas tâtonnnants, avant qu’elle ne s’élance dans une danse tournoyante.
Prostration et tentatives de libération du corps et de l’esprit s’alternent, tandis que la frontière demeure, comme le révèle le dernier plan, lorsque la jeune femme, appuyant sa main sur une surface jusque-là invisible, révèle la présence de ce qui la sépare. L’enfermement se concrétisera dans Oedipus punishment, dans un plan circulaire où la caméra, en tour-nant sans fin autour d’un prisonnier, trace une limite qui double celle des barreaux de sa cellule.

Dans Western 4.33, l’horizon penche, les arbres poussent à l’envers. L’univers est de guingois. Dans le lieu où nous transporte Kaganof, l’harmonie du monde a été rompue. Vitres brisées, peinture écaillées : on croit découvrir un village à l’abandon. Il ne se passe rien dans ce paysage immobile et pourtant la musique, violente et aqueuse, est bien celle d’un drame. Puis apparaissent les premiers barbelés, en quantité croissante, en gros plan ou de loin, délimitant le terrain qui ressemble de plus en plus à une zone interdite et maudite. Kaganof filme à travers les trous du grillage, il colle à présent à une frontière conçue pour déchirer les corps. Des éléments troublants s’accumulent : une église baptiste surplombe une falaise acérée, des inscriptions allemandes, en lettres gothiques sur ces murs s’élevant au milieu d’un désert…Sur une photo d’archive qui constitue le dernier plan, l’on voit des hommes noirs squelettiques qui fixent l’objectif. Namibie, 1904-1907. Camp de concentration allemand. La frontière s’étend et se transforme. Frontière psychique évoluant vers une forme matérielle, elle demeure le centre d’une œuvre qui interroge sans cesse la capacité humaine à créer des espaces d’enfermements, pour soi ou pour les autres, en soi ou dans le monde.
Caroline Ferando-Durfort

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